Mercredi 22 avril 2009
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Je vous recommande vivement la lecture de ce très beau livre
"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina
Khadra.
"Yasmina Khadra nous offre ici un grand roman de l'Algérie coloniale (entre 1936 et 1962) Une Algérie torrentielle, passionnée et douloureuse..."

Superbe, ce livre est touchant, les mots sont justes, les situations émouvantes et l'histoire très belle. Je ne suis pas sortie indemne de cette lecture. Yasmina Khadra a écrit d'autres livres ( l'Attentat, Les sirènes de Bagdad...) que je vais m'empresser de lire.
Voici plusieurs passages qui m'ont vraiment touchés, ils sont si nombreux :
"Le mendiant renifla le parterrre, la joue écrasée au sol, le turban sur la nuque. Il me tournait le dos. Ses mains fiévreuses tentaient de s'arc-bouter contre quelque chose, mais il était trop bourré pour se trouver des marques. Après plusieurs trébuchements, il parvint à se mettre sur son séant, chercha à tâtons sa savate, l'enfila, puis il ramassa son turban et l'enroula grossièrement autour de son crâne.
Il ne sentait pas bon ; je crois qu'il avait uriné sur lui.
Vacillant sur son postérieur, une main contre le sol pour éviter de s'affaisser, il chercha de l'autre sa canne, l'aperçut à proximité d'un caniveau et se traîna à plat ventre pour l'atteindre. Soudain, il se rendit compte de ma présence et se figea. En relevant la tête sur moi, son visage se désintégra.
C'était mon père !
Mon père... qui était capable de soulever les montagnes, de mettre à genoux les incertitudes, de tordre le cou au destin !... Il était là, à mes pieds, sur le trottoir, empêtré dans des guêtres malodorantes, le visage tuméfié, les commissures des lèvres dégoulinantes de bave, le bleu de ses yeux aussi tragique que les bleus sur sa figure !... Une épave... une loque... une tragédie !
Il me regarda comme si j'étais un revenant. Ses yeux chassieux et bouffis se voilèrent de je ne sais quoi et sa face se froissa comme un vieux papier d'emballage entre les mains d'un chiffonnier.
- Younes ? lâcha-t-il.
Ce n'était pas un cri... à peine un gargouillis suspendu entre l'exclamation atone et le sanglot...
J'étais abasourdi.
Brusquement, réalisant la gravité de la situation, il tenta de se relever. Sans me quitter des yeux, les traits tendus sous l'effort, il s'appuya sur sa canne et se hissa en veillant à ce qu'aucun gémissement ne lui échappât. Ses genoux le trahirent et il retomba lamentablement dans le caniveau. Pour moi, c'était un peu mon château de sable qui s'écroulait, les promesses d'hier et mes voeux les plus chers qui s'écaillaient dans le souffle du sirocco. Ma peine était immense. J'aurai voulu me pencher sur lui, passer son bras autour de mon cou et le soulever. J'aurai voulu qu'il me tende la main, qu'il s'agrippe à moi. J'aurai voulu mille autres choses, mille tremplins, mille perches, mais je n'avais que mes yeux pour refuser d'admettre ce que je voyais puisque aucun de mes membre ne répondait à l'appel. J'aimais trop mon père pour l'imaginer à mes pieds, fagoté tel un épouvantail, les ongles noirâtres et les narines fuyantes....
.........
Alors il me jeta ce regard qui me poursuivra ma vie entière ; ce regard déchu dans lequel se noierait n'importe quel serment, y compris celui que ferait le plus brave des pères au meilleur des fils... Un regard que l'on jette une seule fois dans son existence car, derrière ou après, il n'y a plus rien... Je compris qu'il me le destinait pour la dernière fois ; que ces yeux, qui m'avaient fasciné et terrifié, couvé et mis en garde, aimé et attendri, ne se lèveraient jamais plus sur moi.
Voici le deuxième passage :
S'il n'y avait qu'un seul instant de notre vie à emporter pour le grand voyage, lequel choisir ? Au détriment de quoi et de qui ? Et surtout, comment se reconnaître au milieu de tant d'ombres, de tant de spectres, de tant de titans ? ... Qui sommes nous au juste ? Ce que nous avons été ou bien ce que nous aurions aimé être ? Le tort que nous avons causé ou bien celui que nous avons subi ? Les rendez-vous que nous avons ratés ou les rencontres fortuites qui ont dévié le cours de notre destin ? Les coulisses qui nous ont préservés de la vanité ou bien les feux de la rampe qui nous ont servi de bûchers ? Nous sommes tout cela en même temps, toute la vie qui a été la nôtre, avec ses hauts et ses bas, ses prouesses et ses vicissitudes ; nous sommes aussi l'ensemble des fantômes qui nous hantent... nous sommes plusieurs personnages en un, si convaincants dans les différents rôles que nous avons assumés qu'il nous est impossible de savoir lequel nous avons été vraiment, lequel nous sommes devenus, lequel nous survivra.
Je tends l'oreille aux bruits d'autrefois ; je ne suis plus seul. Des chuchotements pirouettent au milieu des souvenirs fragmentés, pareils à des débris autour d'un fracas ; des phrases cryptés, des appels mutilés, des rires et des sanglots entremêlés, indissociables..."....." Mon chien surgit derrière le tertre, les sourcils en accent circonflexe sur son regard mélancolique ; je tends la mains pour le caresser ; geste absurde mais que j'assume. Mes doigts glissent sur la couverture comme sur un pelage. Je laisse l'évocation prendre possession de mon souffle, de mon insomnie, de mon être en entier. Je revois notre gourbi au bout d'un chemin en passe de s'effacer... Je suis l'enfant perpétuel... On ne retombe pas en enfance, on n'en sort jamais. Vieux, moi ? Qu'est-ce-qu'un viellard sinon un enfant qui a pris de l'âge ou du ventre ? ... Ma mère dévale le tertre, la poussière à ses pieds telles des milliers de constellations... Maman, ma douche maman. Ce n'est pas seulement un être, une mère, même unique, ou bien une époque ; une mère, c'est une présence que ni l'érosion du temps ni les défaillances de la mémoire ne peuvent altérer. J'en ai la preuve tous les jours que Dieu fait, toutes les nuits quand la latence m'accule au fond de mon lit. Je sais qu'elle est là, qu'elle a toujours été auprès de moi à travers les âges, les prières avortées, les promesses résiliées, les absences intenables et les peines perdues.......
Voici donc deux extraits de ce magnifique roman "Ce que le jour doit à la nuit" que je vous recommande vivement.
Vous pouvez visiter le site et avoir le résumé de ce livre raconté par l'auteur lui même.
Cliquer ci-dessous.
lin Lien officiel de Yasmina Khadra (pseudonyme qui signifie Jasmin vert)